lundi 19 septembre 2011

Isaac Stern : un prince de l’interprétation

Isaac Stern. Violoniste américain d'origine russe (1920-2001). Il a étudié avec N. Blinder à San Francisco où il débuta à l'âge de onze ans. Violoniste virtuose, il est considéré comme l'un des plus grands interprètes de sa génération.

Notre chorale reprend ses répétitions le jeudi 22 septembre. Évoquons à cette occasion la grande figure d’Isaac Stern, mort le 22 septembre 2001, il y a tout juste 10 ans ; et profitons-en pour placer cette saison chorale sous le signe de l’interprétation. Nous les choristes (bien que cela ne nous soit pas réservé) nous avons tendance à suivre notre partition d’une façon un peu mécanique, note après note. C’est normal : notre chef de chœur lui-même n’arrête pas de nous répéter que nous devons respecter la partition ! Oui mais çà n’est pas tout, çà n’est que le tout début des choses, çà n’est que la première phase de l’apprentissage ! Car ce qu’il faut aussi comprendre – patience, on y parviendra peu à peu – c’est que la musique c’est ce qu’il y a entre les notes : voilà la belle formule d’Isaac Stern.
Et puis dans l’entretien ci-dessous, accordé à l’Express et publié le 21 décembre 2000, notons aussi une autre formule : La musique, c'est comme une rivière à laquelle l'eau ne manque jamais ; les choristes d’Essonnances apprécieront !


Il habite une maison comme on les rêve, nichée dans une forêt du Connecticut, qui respire le confort et la paix, avec son jardin d'hiver, ses meubles d'osier, le chat lové dans son panier, et d'innombrables photos encadrées qui racontent sa belle destinée. Isaac Stern a 80 ans. Il vient d'écrire une autobiographie riche de confidences (Mes 79 premières années, avec Chaïm Potok, NiL); à New York, au Carnegie Hall qu'il a sauvé des promoteurs, une exposition lui est consacrée; partout, il est honoré, fêté, loué... Loin du vacarme, il parle de sa vie de violoniste sans outrecuidance ni fausse modestie. Parfois, les mots lui paraissent impuissants à exprimer ce qu'il ressent. Alors, il fredonne quelques notes, et sourit... On conseillera donc au lecteur, au terme de cet entretien, de l'écouter parler autrement, dans la Symphonie concertante de Mozart, par exemple (dirigée par Barenboïm, avec Pinchas Zukerman). Laissez-vous porter par le chant de son violon qui s'élève doucement dans le deuxième mouvement, andante. Fermez les yeux. Inutile de résister. Pleurez. Laissez-vous aller. Cette fois, tout sera dit

Le magicien au violon
«J'ai beaucoup de chance, répète-t-il, beaucoup de chance...» Isaac Stern a eu la chance, en effet, d'avoir reçu ce don merveilleux qui s'appelle le talent, de savoir extraire d'un instrument l'âme de la musique - la «magie», comme il dit. La chance d'avoir rencontré les plus grands - musiciens, artistes, hommes d'État - du siècle écoulé, d'être reconnu comme l'un des plus importants violonistes de son temps et d'être encore, à 80 ans, réclamé dans le monde entier. Mais que d'obstination, que de passion, que de sincérité envers son art! «Dire qu'Isaac Stern est un grand violoniste est trop petit, écrivait Jean-Pierre Rampal. Il est la musique, dans toute sa vérité.» Isaac Stern a de la chance, certes. Mais tous ceux qui l'ont écouté aussi.

C'est un bel anniversaire que vous célébrez: quatre-vingts années de vie, dont soixante-dix vouées totalement à la musique. Pour vous, celle-ci n'a jamais été un métier. Mais une manière de vivre.

La musique est ma vie. Apprendre, travailler, monter sur scène et jouer... J'ai toujours accepté cela comme la chose la plus naturelle du monde. Je n'ai même pas de souvenirs qui remonteraient à une époque sans musique. Il y a soixante-dix ans, à San Francisco, j'ai eu une chance extraordinaire. Mon professeur, Naoum Blinder, un artiste très intuitif, m'a inculqué cette passion: vivre comme un musicien. C'est-à-dire croire vraiment, totalement, en ce que la musique peut offrir. Dans les concerts, il vient un moment où l'on oublie tout, on oublie où l'on est, ce que l'on est. On accède à un autre monde, une bulle ensoleillée, on s'éloigne de soi-même, on touche l'extase. Être capable de se dépasser, c'est le plus précieux des cadeaux. Je suis vraiment triste pour ceux qui ne sont pas musiciens et qui ne peuvent pas y goûter. C'est cela, la musique: une forme de magie. 

Qu'est-ce qui vous a permis d'accéder à cette magie, de devenir Isaac Stern, loué dans le monde entier?

Mes parents aimaient la musique. Comme la plupart des émigrés d'Europe de l'Est, ils pensaient qu'un enfant n'est ni bien élevé ni réellement instruit sans les arts. En ce temps-là, l'Amérique s'épanouissait dans la musique. Nombre d'artistes venus pour échapper au nazisme y trouvaient une liberté essentielle pour créer. Vers l'âge de 10 ans, j'ai soudain réalisé que je pouvais produire le son que je voulais. C'était moi qui le faisais, c'était moi qui pouvais le rendre beau ou laid. Soudain, je suis devenu un vrai violoniste. Quand suis-je devenu Isaac Stern? Je ne le suis pas encore, je suis toujours en train de créer! Une vie d'homme, c'est si court... Un clin d'œil, et pff... c'est passé. Évidemment, après tant d'années de concerts, de voyages - j'adore voyager - mon nom a acquis de la notoriété. Mais moi, je ne me prends jamais pour Isaac Stern. Sauf face à un employé borné. Alors là, oui, j'ai toujours ce recours: me prendre pour Isaac Stern! 

Pour vous, la musique est un processus inachevé, toujours en chantier...

Il n'y a pas d'interprétation définitive, absolue, d'une œuvre. Il n'y a que les possibilités infinies de la beauté. Je ne cherche pas à faire de la «meilleure» musique, mais de la musique plus simple, plus claire. C'est le plus difficile. Aujourd'hui, quand je retrouve des œuvres que j'ai jouées il y a vingt ou trente ans, avec les indications de doigté, les coups d'archet, je me dis souvent: «Mais quel idiot tu étais! Pourquoi avoir joué ainsi alors que tu pouvais atteindre le même résultat d'une manière plus simple?» J'ai appris à jouer des lignes très longues tout en les phrasant sans les interrompre ni jamais en perdre la direction. De la première à la dernière note d'un mouvement, il y a une continuité que l'auditeur devrait comprendre sans avoir à réfléchir. Les notes doivent s'effacer. Il faut les jouer comme si on était en train d'écrire l'œuvre à l'instant même, avec une voix naturelle. Et imposer cette compréhension dans chaque mouvement. On peut, comme le faisait Pablo Casals, repousser les limites de l'interprétation, mais jamais perdre la direction, la continuité de l'œuvre. 

Cherchez-vous, en interprétant, à retrouver les sentiments que pouvaient éprouver Mozart ou Brahms?

Le plus possible. Un interprète doit connaître la vie du compositeur, ses œuvres, son époque, son pays, ses pensées... Mozart n'était pas une gracieuse figure de porcelaine. C'était un être humain. Il faut donc lire les articles que l'on écrivait sur lui en son temps, les lettres à son père, avec qui il avait des rapports si difficiles... Les instruments à cordes n'ont pas beaucoup changé depuis, même si le chevalet du violon est un peu plus haut, si les cordes sont mieux faites et si la sonorité est plus sûre. Pour retrouver le son du XVIIIe siècle aujourd'hui, il faudrait faire couiner un chat, car on accordait peu les instruments autrefois. Il faut comprendre tout cela pour entrer dans une œuvre. Mais on ne découvrira jamais comment Beethoven a inventé cette petite gamme de six notes: bo-la-li du-du-du [Isaac Stern se met à chanter]. Six petites notes qui montent puis descendent. Rien du tout. Pour lui, c'était normal. Pour nous, c'est de la magie. L'interprète peut tenter de retrouver cette magie, de l'exprimer, mais pas de l'expliquer.

Si vous pouviez discuter avec Mozart, cela vous aiderait-il à l'interpréter?

Discuter, jamais! Il ne saurait pas mieux expliquer sa musique que vous et moi. Mais jouer avec lui, ou l'écouter jouer, ah, oui! Je crois qu'il exécuterait la même phrase toujours de la même manière. Pour lui, c'était clair. Pourquoi était-ce clair? Ça, on ne le saura jamais. La musique touche à l'universel de l'être humain. Mozart, Beethoven, Bach, Brahms, Schubert ont été inspirés par quelque chose qui nous dépasse. Nous devons respecter ces rayons de soleil qui les ont touchés. La musique vient d'une source inaccessible, indéfinissable. Si cela était explicable, il n'y aurait pas de magie. Certains compositeurs contemporains, excellents par ailleurs, ont écrit le bruit de la musique. Mais ils n'ont pas atteint la magie. 

Vous avez interprété de nombreuses œuvres du XXe siècle.

Oui, j'ai joué beaucoup de créations. Cinq concerti ont été écrits pour moi. Entre 1925 et 1970, la musique a connu l'une des périodes les plus riches de son histoire: Debussy, Ravel, Prokofiev, Stravinsky... Mais, pour moi, il n'y a pas de musique contemporaine, classique ou romantique. Il n'y a que la musique. Quel que soit le langage musical du compositeur, il faut essayer de le comprendre, de parler avec ses phrases. Si vous ne trouvez pas un lien avec l'œuvre, alors il ne faut pas la jouer! Un musicien doit être complètement sincère. Autrefois, j'ai pu jouer deux ou trois choses que je n'aimais pas beaucoup, mais je ne le fais plus depuis vingt ans. Je n'ai jamais interprété le Concerto de Schönberg, par exemple. Leonard Bernstein me disait: «C'est du Schumann avec des fausses notes.» Pour moi, ce sont des fausses notes sans Schumann! Mais je reconnais que d'autres violonistes savent le jouer magnifiquement. Ils ont «absorbé» cette musique. 

Jamais de Paganini, non plus.

Je n'aime pas le trapèze volant. Je suis trop lourd pour ça! 

A quoi pensez-vous quand vous jouez sur scène?

Je suis chez moi, complètement confortable. La seule chose que je n'aime pas, c'est d'avoir des petites filles au premier rang, en socquettes blanches et souliers vernis, qui bougent sans cesse, mais jamais dans le tempo... La plupart du temps, j'entends dans ma tête le son que je vais jouer un centième de seconde avant de le produire sur le violon. Je prépare les doigts, l'archet, je prends en compte l'endroit où je me trouve, la sonorité que je viens d'utiliser, celle que je veux atteindre. C'est difficile à expliquer, mais je suis parfaitement conscient de ce processus d'anticipation. 

Pas de temps pour penser, ou rêver? Seulement le chant de la musique à venir?

Oui, qui m'habite totalement. Il n'y a plus rien d'autre. Mais, pour être honnête, cela ne se réalise pas chaque fois... J'utilise aussi l'acoustique de la salle comme un instrument supplémentaire. Et, dès les premières minutes du concert, je perçois le public, je sens s'il a des oreilles. 

Vous le choisissez parfois, ce public. Pendant la Seconde Guerre mondiale, vous avez joué pour les soldats américains sur le front et, depuis 1956, dès qu'une crise éclate en Israël, vous vous y rendez, votre violon sous le bras. Mais vous n'avez jamais voulu jouer en Allemagne.

C'est quand il y a des difficultés qu'il faut montrer sa solidarité. Parfois, la musique peut rendre la vie un peu plus supportable, ne serait-ce que quelques minutes. Les artistes sont des êtres humains comme les autres, mais nous avons notre musique pour nous exprimer et parler, s'il le faut, à 5 000 personnes à la fois. Jouer du violon, c'est s'engager dans un dialogue affectueux avec des auditeurs, un peu comme on fait l'amour. Je joue pour chaque auditeur, individuellement. Les souvenirs de la période horrible du nazisme m'ont toujours empêché de jouer en Allemagne: je ne peux pas faire l'amour avec un auditoire composé d'Allemands. C'est un fardeau personnel que je ne tiens pas à transmettre. Récemment, j'ai enseigné quelques musiciens en Allemagne. Mais je n'ai pas apporté mon violon. 

Lors d'un fameux concert à Jérusalem, le 23 février 1991, pendant la guerre du Golfe, vous avez joué devant un public qui portait des masques à gaz.

Je jouais un concerto de Mozart avec l'Orchestre philharmonique d'Israël dirigé par Zubin Mehta, quand soudain celui-ci est venu vers moi: «Isaac, il y a une attaque de missile, il faut arrêter le concert.» L'orchestre s'est retiré, je sentais la nervosité gagner le public. J'ai pris mon violon et j'ai joué la Partita en ré mineur pour violon seul, de Bach. C'était drôle de voir tous ces gens dans la salle avec leur masque à gaz qui leur faisait des petites figures porcines. Et, doucement, ils ont commencé à se détendre... Je voulais juste me sentir utile, défier par la musique la rage de destruction... Aujourd'hui, Israël vit une tragédie. Que va-t-il arriver aux jeunes Arabes qui ont grandi avec la haine et le désir de mourir en martyrs? Et aux jeunes Israéliens qui refusent d'accepter que les autres ont eux aussi le droit de vivre et de penser comme ils le veulent? 

La musique est pour vous un moyen de préserver un peu d'humanité?

La musique, c'est comme une rivière à laquelle l'eau ne manque jamais. Elle continuera bien plus longtemps que les gens ne peuvent vivre. Ce qui m'intéresse le plus, c'est de permettre aux enfants de prendre part à cette histoire de la beauté. Je crois que tous les êtres humains comprennent naturellement les sons et les rythmes (cela commence par le battement du cœur de leur mère). Dès l'âge de 4 ans, les enfants devraient apprendre la musique, car elle n'implique ni connaissance ni rationalisation. Le tempo, la régularité, la discipline viendront d'eux-mêmes et les jeunes musiciens les transféreront automatiquement dans la lecture, l'écriture, l'arithmétique. 

Pensez-vous avoir un devoir de transmettre votre art?

J'ai eu le bonheur de connaître tous les grands musiciens, les grands chefs d'orchestre, les compositeurs depuis les années 30. Et je voudrais partager cette richesse. Pour moi, l'éducation artistique est non un luxe destiné à une élite, mais la base de toute société civilisée. Il y a quelque temps, j'ai reçu au Carnegie Hall les 40 superintendants des écoles de New York. Au lieu de faire un discours, je leur ai donné à chacun un violon, je leur ai montré comment placer l'instrument, et j'ai joué en leur demandant de m'accompagner avec quelques notes: «Pom pom pom pom pa, pom pom pom pom pa...» Au bout de trois quarts d'heure, ils ne voulaient plus s'arrêter. Ce jour-là, les responsables de l'éducation dans cette ville ont compris quelque chose. 

Vous adorez enseigner, n'est-ce pas?

Oui, mais je ne prends jamais un instrument avec moi, car je ne veux pas que mes élèves essaient de me copier. Si je dois leur montrer une mesure, je le fais sur leur propre violon, pas plus de dix ou quinze secondes. Juste pour leur prouver qu'ils peuvent le faire eux aussi. J'essaie de les aider à s'écouter eux-mêmes, à s'interroger sur ce qu'ils font. Je veux qu'ils comprennent que la musique ne se résume pas à de petits points noirs portés sur un papier. La musique, c'est ce qu'il y a entre les notes, c'est la manière dont on se rend de l'une à l'autre. C'est une pulsation, une continuité. 

Vous insistez aussi souvent sur l'importance du silence.

Si je parle fort et que tout à coup je marque un silence... [il s'arrête de parler] je suscite immédiatement l'attention. J'ai compris cela il y a au moins trente ans: je peux parler de la même manière avec mon violon, et ainsi contrôler le public. C'est un pouvoir dont je ne peux plus me passer [Isaac Stern s'arrête de nouveau, à l'écoute]. Vous entendez? [Sur la terrasse, un coup de vent fait sonner les tuyaux d'un carillon.] C'est un si joli son... Vous voyez la colline là-bas, les champs, nos deux autres maisons... Presque pas de voitures. Jamais d'avion... Écoutez encore... Vous entendez le silence? C'est si rare d'entendre le silence... J'ai tellement de chance, vous savez. 

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