lundi 3 mars 2014

Comment apprendre ses chants ? (§6 Apprendre à se corriger)





Le début de l’apprentissage d’un chant peut paraître un peu difficile : tout est nouveau, on n’a encore aucun repère, certains passages sonnent à nos oreilles d’une façon assez étrange, etc.
Puis vient un moment où l’on commence à s’habituer, l’air devient plutôt familier, au moins dans ses grandes lignes. Certes on s’aperçoit assez vite qu’il n’est pas toujours évident de chanter avec les autres pupitres ce que l’on croyait commencer à bien savoir tout seul, mais enfin, on croit que l’on commence à toucher au but. Et puis patatras ! Voilà t'y pas que le chef de chœur se met à nous interrompre constamment et nous faire chanter et reprendre des petits bouts sans jamais nous faire chanter notre chant en entier ! Quelle déception ! Alors que nous pensions avoir bien appris notre chant, nous avons l’impression qu’il s’éloigne du but dont nous nous pensions si proches !

Bon. Chacun reconnaîtra dans les lignes qui précèdent un sentiment bien partagé : la méthode que suit le chef de chœur ne correspond pas au chemin que nous, les choristes, nous nous attendions à suivre. Mais où veut-il en venir au juste ?

Explication. Le stade auquel les choristes arrivent après les premiers moments d’apprentissage, ce stade n’est pas un point d’arrivée, c’est plutôt un point de départ, je dirais une esquisse. En effet, un chant s’apprend essentiellement en corrigeant une telle esquisse, et en en corrigeant patiemment tous les passages et tous les aspects. Considérez l’esquisse de la Joconde (ou d’une œuvre d’une ampleur analogue) ; pensez-vous que Léonard devait simplement repasser en appuyant un peu plus fort sur les premiers traits qui avaient jailli de ses doigts ? Non, bien sûr, il fallait que cette esquisse fût seulement le premier support à partir duquel il pouvait déployer toute la richesse de sa créativité !

De la même façon, quand le choriste commence à connaître son chant – quand parfois même il croit qu’il le maîtrise – alors c’est au contraire là que le travail proprement musical commence. En fin de compte, il y a d’abord un premier temps où le travail qui se fait est un travail de
préparation de la mémoire – comme si cette mémoire était une toile qu’il fallait d’abord nourrir d’une matière favorable. Mais ensuite, d’un point de vue proprement musical, tout reste à faire ! C’est maintenant que commence le travail de modelage d’une matière qui se présente comme vraiment musicale : on ne travaille plus des notes mais des phrases, on n’est plus dans une classe de solfège mais au royaume de la musique, on ne cherche plus à lire une partition mais à exprimer des sentiments.

On s’aperçoit, du coup, que l’on doit revenir sur ce que l’on avait acquis – ou cru acquérir ; on réalise – quand on arrive à l’accepter (ce qui n’est pas facile) – que l’on doit
se corriger, se corriger et encore…se corriger. Un simple exemple : si durant la répétition je cherche simplement à répéter ce que j’ai appris chez moi – très consciencieusement (bravo, c’est très bien !) – comment puis-je imaginer que ma voix s’accordera avec celle des autres pupitres, et même déjà seulement avec celle de mon seul pupitre !? C’est rigoureusement impossible. Si le chant choral produit des résultats si magnifiques, c’est justement parce que, au cours des répétitions chacun fait, sous la direction du chef de chœur, un pas vers l’autre pour que les voix au départ totalement dispersées convergent dans une interprétation unifiée.

Autrement dit, quand je pars à la répétition – et que j’ai appris mon chant (c’est un minimum obligé) – je suis le détenteur de mon interprétation. Or la mise à l’épreuve, surtout au début, de toutes ces interprétations individuelles est décevante à au moins deux égards :

uno : ça donne au départ quelque chose de vraiment pas terrible – pour ne pas dire une cacophonie
secundo : je suis moi-même complètement déstabilisé, à tel point que je ne comprends pas pourquoi je n’arrive même pas à rechanter ce que je savais très bien tout seul chez moi.

Corriger des esquisses qui amèneront de proche en proche au résultat final, voilà donc comment il est prudent d’envisager l’apprentissage de toute la chorale. Corriger sans cesse, vingt fois sur le métier remettre son ouvrage, etc. On comprend donc qu’une qualité majeure d’une bonne chorale sera cette souplesse des chanteurs, toujours prêts à amender leur interprétation, le seul moyen d’arriver tous ensemble à chanter d’une seule voix…à quatre voix !

Voir aussi Le sens des notes et l'apprentissage du choriste

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