vendredi 12 juin 2015

La musique : le code et la conduite

Dans le car qui nous ramène de Saumur, discussions…passent évidemment en revue les éternelles questions sur les choristes et le chef, l’apprentissage, l’interprétation, …

Après un beau concert final qui clôturait une heureuse rencontre avec la chorale qui nous avait invités, forcément on discute des pratiques de chacun, ce qui peut donner l’occasion de continuer de progresser en s’appuyant sur quelques réflexions motivées par notre expérience toute fraîche.

Un sujet qui, bien que central, ne me semble pourtant pas regardé d’assez près, est celui de l’interprétation. Mais disons-le d’abord : on ne peut entrer sérieusement dans les questions relatives à l’interprétation que si l’on considère bien qu’un apprentissage suffisamment solide de chaque chant constitue en quelque sorte la toute première et indispensable étape de l’interprétation. On ne pourra réellement progresser dans l’interprétation que si l’on sait ses chants sur le bout des doigts – quasi par cœur (ce qui n’exclue nullement l’assistance d’une partition discrètement à disposition de nos yeux) – faute de quoi on ne les chantera jamais que …du bout de la langue.
Je propose de dire ceci : on ne peut aborder les questions de l’interprétation que si l’on a d’abord fait une distinction radicale entre la partition et le chant lui-même. J’ai par exemple l’habitude de dire à mes choristes : votre chant n’est pas dans la partition ; cessez donc de l’y chercher ! Cessez de lire, cherchez à é-cou-ter.

Avant même d’être discutée, cette question demande évidemment à être posée d’une façon plus complète. Je me propose seulement ici de vous proposer une première image en espérant qu’elle vous parle. Chacun de vous ayant l’expérience, dès qu’il a passé son permis de conduire, de la distinction entre le code et la conduite, examinons comment cette distinction peut assez simplement nous aider à distinguer quelque chose de semblable pour le choriste – et même, très généralement, pour tout musicien. Finalement, le musicien, avant d’interpréter un morceau, n’aurait-il pas à passer d’abord (au sujet de ce morceau) son code et sa conduite ?

Quelles seraient les analogies entre les deux situations ? Entre la situation du conducteur de la route et celle du conducteur …de la musique ? Remarquer déjà que la notion de conduire une musique a déjà une certaine existence ; on parle de conduire une phrase musicale, certaines langues utilisent le mot de conducteur pour parler du chef d’orchestre.

Pour aborder toutes ces questions avec clarté, il me semble que la toute première chose consiste à bien comprendre ce qu’est une partition ; de quoi il retourne lorsque nous commençons l’apprentissage d’un morceau, que nous soyons choriste, chef de chœur, instrumentiste, chef d’orchestre, … : il s’agit de se saisir d’une partition.
Qu’y a-t-il donc sur une partition ?
Réponse : des signes.
C’est-à-dire ?
Des symboles qui renvoient à quelque chose d’autre qu’eux-mêmes. Ces symboles parlent à nos vue – et seulement à notre vue. Ce à quoi ils renvoient parle à notre ouïe – et seulement à notre ouïe.
Et quel est le statut de ce renvoi : c’est celui d’un code.
C’est-à-dire ?
Un code met en relation deux choses de nature totalement différente d’une façon conventionnelle ; totalement conventionnelle, c’est-à-dire totalement arbitraire. Certes, on a pu faire ce choix pour telle ou telle raison pratique ; néanmoins, dans l’absolu, on aurait pu faire un choix tout autre : cela n’aurait rien changé au principe : il n’y a pas de lien réel, véritable entre les deux choses, il n’y a qu’un lien par convention.

Prenons tout de suite un exemple évident au sujet de la représentation des notes de la partition.
On a donné à la note (au symbole) placé sur la deuxième ligne le nom de sol. C’est une convention. Mais ce n’est qu’une convention et elle n’est d’ailleurs telle que si en tête de la portée on a placé une clef de sol.
Ce mot de clef le dit bien : il faut une clef pour déterminer le nom de toute note placée sur une portée. Les basses ont souvent leur partie écrite – codée – en clef de fa : la deuxième ligne sera donc à lire autrement, avec un autre code (sachant que la clef de fa est axée sur la quatrième ligne, je vous laisse faire l’opération mentale …) : ce sera un si.

Encore ne s’agit-il ici que d’un code entre la place du symbole sur la portée et le nom de la note. Peu importe, mon but était ici simplement d’entrer dans cette logique du codage, logique qui va s’appliquer aussi pour le lien que l’on voudra établir entre le nom de la note et le ton par laquelle cette note sera chantée et entendue.
Par exemple lorsque l’on frappe un diapason, tout un chacun entend un ton – qu’il peut chanter, c’est-à-dire reproduire avec sa voix – et, par convention, on a associé à ce ton le nom d’une note : la.
Là aussi il s’agit d’une chose totalement arbitraire ; mais il fallait bien ce code, ce codage du ton, si l’on voulait que des personnes habitant des lieux éloignés accordent leurs instruments de la même façon ; donc puissent donner au même ton le même nom.

La partition n’est donc d’une certaine façon qu’un ensemble de symboles disposés sur une portée. Ces symboles sont vus par le musicien comme des codes qui renvoient à des éléments musicaux : tons, rythmes, nuances, etc. L’ensemble de ces codes est répertorié dans le solfège. Celui qui veut être capable de lire une partition doit donc commencer par apprendre le solfège, par connaître le sens de chaque code.
Supposons qu’il ait réussi à apprendre toutes les règles du solfège ; cela fera-t-il de lui un musicien, en tout cas quelqu’un capable de jouer ou de chanter de la musique à la vue d’une partition ? Nous répondons : non. Pourquoi ?
C’est ici que notre analogie avec la conduite d’un véhicule nous semble utile.
Est-ce qu’une personne qui connaîtrait parfaitement le code de la route – sans plus – serait un bon conducteur ? Évidemment non.
Chacun sait qu’il faut aussi suivre des cours de conduite. À quoi servent ces cours ? À apprendre à mener son véhicule à bon port quelles que soient les circonstances de la route et de la circulation, en particulier à gérer sa conduite au sein du flot des véhicules menés par les autres conducteurs. Ne cherchons pas d’analogies trop précises entre cette situation et celle du choriste cherchant à chanter sa partie parmi les autres choristes. Néanmoins remarquons une chose essentielle : même si l’on connaît parfaitement le code (celui de la route comme celui de la musique) ce n’est pas cela qui nous dira ce qu’est une conduite harmonieuse !
Même si c’est le chef de chœur qui donne les indications sur cette conduite du chant, il faut bien que le choriste le suive sur ce terrain, qu’il comprenne que l’on recherche telle ou telle conduite, et qu’il ne croie pas que parce qu’il connaîtra parfaitement les notes de sa partition (son code) il sera en mesure de produire quelque chose comme une réelle interprétation.
La partition, il faut la savoir (comme il faut connaître son code) mais il faut d’une certaine façon savoir l’oublier pour entrer dans la musique ; exactement comme un bon conducteur connaît évidemment parfaitement son code de la route mais sait l’oublier pour entrer dans la logique de la conduite effective.


À suivre

Aucun commentaire :

Publier un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.